A l’origine de mon travail de plasticienne, il y a l’intérêt que je porte, depuis toute petite, aux sciences naturelles, et à travers elles, à la vie dans toutes ses dimensions. J’ai toujours dessiné d’instinct et ce qui m’intéressait le plus, c’était les cours de sciences naturelles, l’observation de la vie microscopique, avec les formes les plus baroques qu’elle peut prendre. Si j’étais devenue une scientifique, j’aurais certainement exploré la vie des cellules et fait des expériences pour en étudier leurs comportements.
Les circonstances ayant décidé autrement, c’est avec une vision artistique que je renoue avec ma passion pour les sciences naturelles. Ce que je veux montrer aujourd’hui, c’est l’imagination au travail dans un contexte biologique et numérique. Les médias que j’ai choisis, le dessin, la sculpture, la vidéo, sont tous mis au service de cette idée, certains diraient même que cela me poursuit : créer un monde hybride, à la rencontre du biologique et du numérique. De même que la science avance par une dialectique entre hypothèses et réfutations/confirmations, je veux faire avancer ma pratique de plasticienne par un jeu de questionnements, d’essais, de remises en cause. Mes animaux, mes bestioles, mes « chimères bio-numériques », sont le résultat d’essais, de tentatives, d’éliminations, et plus encore d’hybridations.
« Hybridation » est le mot qui me convient certainement le mieux. Par le biais de celle-ci je cherche à représenter une image de la complexité. Quand je commence une nouvelle chimère, le point de départ n’a pas autant d’importance que le rapport qui se trouve entre l’ensemble des formes. Je commence à dessiner mes traits comme un premier morceau de puzzle qui peut avoir n’importe quelle forme…mais pas n’importe laquelle non plus : il faut que cette forme permette d’engendrer une nouvelle forme. L’un des penseurs qui m’a permis d’avancer dans ce processus de création, le biologiste et philosophe Francisco Varela, affirme que la vie n'existe qu'en créant ses propres figures. Une cellule construit constamment son propre organe. Elle s'auto différencie perpétuellement de la cellule précédente.
Dans ma pratique de plasticienne, je développe des compositions dessinées inspirées des fonctionnements du vivant, mais appuyée sur des hypothèses personnelles. Je propose par exemple un processus de co-évolution hybride et imaginaire entre l’animal et la plante. Ou encore je propose un type d’hybridation entre l’animal vivant et des prothèses numériques qui font et feront partie de notre environnement. Comme si les matières numériques et électroniques étaient entrées dans un processus d’auto-poïèse du vivant.
Ce faisant, je revendique une lecture non-scientifique de la science. Je demande que la biologie ne soit plus descriptive, mais qu’elle crée des briques élémentaires, à la façon d’un jeu de construction, dont je pourrai me saisir pour en faire ce que bon me semble. En un mot, je tente la vision d’une science qui nous réconcilierait avec l’imaginaire. Mais je me souviens aussi que la science ne fut pas toujours séparée des arts et que les deux pratiques semblent découler d’une seule et longue rêverie.
Mes chimères bio-numériques ne sont en effet pas des cellules qui agiraient comme des machines à l’intérieur d’une plus grande machine. Peut-être est-ce la raison pour laquelle elles sont toutes munies d’un œil. Chacune d’entre elles a au contraire sa personnalité, son identité. Comme Francisco Varéla l’explique, la cellule la plus simple détient une conscience. Elle n’est pas qu’un récepteur qui agirait en réponse à une stimulation. Mes chimères ont des yeux parce qu’elles voient leur environnement, qu’elles interagissent les unes avec les autres, mais aussi peut-être parce qu’elles regardent le spectateur. Elles ont créé un monde, et elles interrogent le spectateur sur la signification de ce monde.
En reconstruisant les lois et les fonctionnements de la nature à la façon d’un bricolage, je veux finalement interroger l’époque dans laquelle nous vivons, où la science touche du doigt son objet d’étude, de si près et si fortement que parfois on pourrait la soupçonner de créer sa propre réalité. Prenant acte de cette dimension créative de la science contemporaine, certains artistes ont décidé qu’ils pouvaient s’emparer du vivant et le modifier, pour en faire des œuvres d’art vivantes tandis que d’autres artistes font du vivant un spectacle. Ma voie, quant à elle, suit toujours cette fascination du vivant et tente de créer des mondes nouveaux, autonomes, où le meilleur sera de parvenir à amener de nouvelles visions.